Tico Martini : le défricheur de Magny-Cours

Photo Christian Chiquello/Archives Echappement

Pilote, instructeur et ingénieur autodidacte, Tico Martini est devenu constructeur… en mai 68 ! Derrière l’image de « Tico le sage » se cache l’âme d’un aventurier et d’un précurseur qui fut l’un des éléments déclencheurs du renouveau tricolore.

Propos recueillis par François Hurel

Vous êtes né en Italie et avez grandi à Jersey. Parlez-nous de cette période…

Je suis né près de Vintimille et je n’ai été naturalisé français que vers 1975. Avant la guerre, mon père avait travaillé comme maître d’hôtel sur l’île de Jersey. Il y est retourné après et j’ai suivi mes parents à l’âge de 12 ans. Je n’ai jamais fait d’études d’ingénieur ni même de mécanique. J’ai tout appris sur le tas car à cette époque, la loi d’immigration britannique n’autorisait pas les Italiens à travailler dans un garage. Mes parents m’ont donc renvoyé à San Remo, où j’ai travaillé comme apprenti chez un concessionnaire Alfa Romeo pendant deux ou trois ans. Puis la loi s’est libérée et je suis revenu à Jersey.

De quelle manière avez-vous débuté en compétition ?

J’avais acheté une Cooper F3 500 cm3 déjà ancienne et j’ai commencé à courir à Jersey en 1956. A marée basse, on traçait un circuit sur une plage de 5 à 6 km de long. J’ai également couru en Angleterre, à Brands Hatch et en courses de côte. Au tout début du karting, vers 1959-60, Bill Knight a ouvert une piste de kart à Jersey et il m’a embauché. On allait souvent courir en France et je suis devenu champion des îles de la Manche (Jersey et Guernesey) en 1960. Quand j’ai vu l’agilité des karts, j’ai eu l’idée d’en construire un gros, avec des suspensions et un moteur de Triumph Bonneville 600 cm3. Il y avait à Jersey la course de côte de Boulay Bay, qui comptait pour le championnat britannique. Des F1 venaient d’Angleterre pour y participer, mais je les ai devancées sur ce parcours très sinueux, en battant tous les records.

Comment vous êtes-vous retrouvé à Magny-Cours ?

Mike Knight avait fait l’école Jim Russell à Snetterton. Son père Bill l’avait accompagné et avait sympathisé avec Jim Russell, auquel il avait racheté la méthode d’enseignement et une flotte de sept ou huit Lotus 18. Il a ensuite cherché un circuit en France et sur les conseils de Gérard Crombac, il s’est tourné vers Magny-Cours et a trouvé un accord avec Jean Bernigaud (fondateur du circuit en 1960, Ndlr). L’école Jim Russell de Magny-Cours a ouvert en avril 1963 et Bill Knight m’y a envoyé en octobre pour m’occuper des voitures qui étaient toujours en panne. Au départ, je devais rester deux ou trois mois. Puis le gérant de l’école, Henry Morrogh, a démissionné pour partir aux Etats-Unis et Bill Knight m’a dit :  »tu restes et tu te débrouilles. » Je me suis donc retrouvé instructeur et directeur de l’école, qui est devenue Winfield en 1964 (Winfield étant le nom de jeune fille de la grand-mère de Bill Knight, Ndlr). Magny-Cours n’était alors qu’un ruban de goudron dans les champs. Je vivais sur le circuit dans une caravane et il faisait très froid, surtout au cours de cet hiver 63. Venant de Jersey, je n’avais jamais connu ça. Ce fut dur au début, puis je me suis habitué.

Vous avez donc lancé la mode des caravanes à Magny-Cours ?

Oui, car il était difficile de s’y loger. Le père Knight m’avait donné cette caravane que je tractais derrière ma Ford Cortina. J’y ai vécu trois ans, derrière l’atelier de l’école. La 2e caravane était celle d’un mécano anglais arrivé en 64 et la 3e fut celle de Johnny Servoz-Gavin.

Comment avez vous connu Johnny ?

Je l’ai rencontré durant l’hiver 64-65 à Zolder. Bill Knight avait passé un accord avec Shell Belgique et nous avions emmené les voitures là-bas pour deux à trois mois de stages. Johnny avait commencé à Magny-Cours, mais quand il a su qu’il y avait un Volant Shell en Belgique, il est venu. Il aurait dû gagner, mais il s’est loupé et a effectué un tête-à-queue sur une piste à moitié sèche. C’est là qu’il a connu une jeune fille qui avait un peu de moyens et qui l’a aidé à acheter une Brabham F3. Le père Knight ayant prévu d’acheter cette voiture pour que je puisse disputer quelques courses, je l’ai cédée à Johnny et quand il s’est installé à Magny-Cours, nous avons trouvé un arrangement amical. Il m’assistait comme moniteur bénévole, en échange de quoi je l’aidais à entretenir sa voiture. Il partait sur les circuits avec la Brabham sur sa remorque et après avoir obtenu de bons résultats, il a été pris chez Matra l’année suivante. C’était un garçon adorable. Nous avions peu de distractions, pas même une télé dans nos caravanes, alors les soirs d’été, on faisait un feu de camp, je prenais ma guitare, quelques bouteilles et on chantait. C’était la vie de bohème, mais on ne s’ennuyait pas.

Vous n’êtes pas restés indéfiniment dans cette caravane ?

En 1966, je me suis marié à une nivernaise et nous nous sommes installés à Nevers, puis dans le bourg de Magny-Cours. J’ai d’ailleurs construit mes premiers châssis dans mon sous-sol, puis dans les anciens ateliers de l’école que j’avais récupérés. Etant maire de Magny-Cours, Jean Bernigaud avait construit une Zone Industrielle et en 1974, j’ai acheté un terrain avec un atelier. Puis j’en ai fait construire un autre en 1975, que j’ai fait agrandir en 1991 et qui est aujourd’hui propriété d’Onroak. Parallèlement, j’ai acheté d’autres terrains autour, où j’ai construit un étang car ma femme aimait la pêche. On y venait le dimanche avec les enfants et un jour on s’est dit :  »pourquoi ne pas construire une maison ici ? » Ce que nous avons fait vers 1982. Tout le monde me disait que j’étais fou d’habiter près de mon atelier, mais je n’ai jamais regretté cette décision.

Parlez-nous de votre carrière de pilote en F3…

J’étais un bon amateur et je courais quand je pouvais tout en étant responsable de l’école. J’ai d’abord eu une Cooper avec laquelle j’ai disputé trois ou quatre courses, puis Bill Knight a acheté deux Brabham, une pour moi et une pour son fils Mike, qui m’a succédé à la direction de l’école. J’ai obtenu des résultats corrects, dont une 8e place à Pau au milieu des Anglais, mais tout cela commençait à coûter trop cher et j’avais déjà dans l’idée de construire des voitures. Ces deux facteurs m’ont fait arrêter (en juin 1967, Ndlr) et j’ai immédiatement attaqué mon premier châssis. (…)

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